« […] Et dans quelle langue, encore une fois ! Non pas belle au sens classique et sage du mot, mais inventive, inattendue, subversive, dans la meilleure acception de ces trois termes. Parce que, quelle justesse de ton ! Un chef-d’oeuvre d’humour noir, macabre même, et paradoxalement jubilatoire, réjouissant en même temps. Parce que, quelle mine en fait de bonheurs d’écriture à tout va ! […] »
Mohammed Dib, extrait d’une lettre à l’auteur de La Veuve et le Pendu, le 10 novembre 1994.
En 2008, Ahmed Zitouni, né à Saïda, dans le nord-ouest de l’Algérie en 1949, publie son huitième roman, Au début était le mort (La Différence), sans imaginer savoir qu’il bouclerait un quart de siècle de prise et déprise éditoriale, alors qu’il apprend, par brusque tangente, qu’un cancer déjà pugnace, ce « coquelicot noir » qu’il évoquera souvent par les suites, a noué tige funeste dans son oesophage, et n’aspire qu’à s’y épanouir.
Dès le premier roman paru en 1983, au titre autant signalétique, Avec du sang déshonoré d’encre à leurs mains (Laffont), un vers de Paul Verlaine1, Ahmed Zitouni ouvre l’obstiné chemin d’écriture qu’il va s’efforcer de tracer, en humaniste intranquille : je ne suis probablement pas le seul qui le qualifierait ainsi, sans le cantonner, car il pratique le hors-piste avec une ardente et ferme générosité de réfractaire aux étiquetages de tous les bords de quelle route, serait-elle des mieux aménageable.
J’en parle en connaissance d’amitié, ancrée dans les années soixante-dix du siècle dernier, quand je commence à recevoir, pour la revue Barbare, des textes aussitôt appréciés. Je prendrai un fragment de son liminaire tapuscrit d’emblée clairperçant (1979, n° 31-32), « Journal d’un bicot désabusé », dont plus tard il dotera le héros malgré lui d’une épopée tragi-burlesque, auteur d’une Balade du bicot lui valant invitation inouïe au fameux Vendredi soir sur plateau de télévision publique : Attilah Fakir, ou les trois derniers jours d’un « apostrophé », résolument dévastateurs, surtout pour le personnage en perdition, et cette Voix qui le houspille, telle une cornaque en diableries, égarés tous deux sous les projecteurs, et voués à l’onction commerciale de l’Officiant magique. Une sorte de frileur mental et hallucinogène, accepté pourtant par les (jeunes) éditions Souffles, et auquel L’Événement du jeudi accorde son prix de saison (automne 1987), sans vraiment afficher les filigraneuses raisons du jury de critiques : après tout, voire avant, l’émission de Bernard Pivot tenait le très-haut des tribunes littéraires à valeur ajoutée ?
Pour ne citer que ces oeuvres – mais les quatre cousines de narration sont de même verve polémique documentée –, je dirai que de bout en bout Ahmed Zitouni aura tiré ses mailles ultrasensibles d’une pelote d’histoires où priment sans cadeau les destins de trop nombreux « cabossés de la vie » (je le cite), en lecteur assidu des faits divers où sont impliqués des immigrés de tous statuts, en particulier maghrébins, ce qu’il a été en débarquant d’Alger à Marseille (1973), vivant de petits boulots d’exclu ordinaire, expérience immédiate, puissants lests à l’instar des épreuves d’une enfance parfois astreinte à se déjuger, tatouée au vif d’une guerre dite d’Algérie. Puis il a repris des études, s’est installé à Aix-en- Provence, où il a enseigné à l’Institut d’études politiques. Entre ces temps, il a rencontré Françoise, et sont nés une fille, Ada, un fils, Marwan.
Pendant les seize années qui se vicieront à l’amenuiser patient à durée déterminée, donc à l’absenter des zones culturelles créditées, Ahmed a lutté contre un adversaire directement prédateur, puisque « le coquelicot noir », s’il a feint parfois de remiser ses armes délétères, a fait des émules par procuration, et d’identique acharnement, dans un corps malmené jusqu’au scellement, un jour de juin 2024. Et s’il a pu différer l’issue d’un combat éperdu, avec rémissions, réassauts, médications et protocoles divers, tous éprouvants, il le doit à cette formidable « volonté écrivante », qu’il aura muée antidote majuscule, transfusion précieuse, inconnue des laboratoires, et, quoique provisoire, effectivement vitale.
C’est à ce coût terrible qu’Ahmed est parvenu 1) à reprendre deux romans jadis publiés, qu’il a fort développés, ainsi qu’une nouvelle devenue odyssée d’une rive à l’autre de la Méditerranée, « livre de la mémoire et de l’oubli » titré « Houria », 2) à rédiger dans les premières années de la maladie sa « Lettre à Ada », récit qui entrelace une chronique à cru en Carcinoland, le journal mélancolique d’un vieil écrivain ombiliqué à son quartier d’enfance, et cette lettre à sa fille longtemps promise et qu’il ne peut plus tarder à lui écrire, confession incluant toutes les autres. Quatre grands et gros textes inédits qui nous ont conduits, Françoise et moi, à essayer de tenter l’impossible : les faire paraître, et aussi réintéresser aux livres imprimés, tous manquants en France, et libres de droit. Il s’est assez vite avéré que nous devions prendre nos responsabilités : créer une association dédiée2, et publier par ce biais le recueil de textes que nous avions peu à peu composé, une sorte d’ « Ahmed Zitouni par lui-même », tel que décrit dans notre préface :
« Sept fragments de “La Lettre à Ada” et de “Houria” constituent la première partie, intitulée “Approches”, où principalement l’auteur explore sa conception et sa pratique de l’écriture. “Archives”, la seconde partie, réunit des lettres, présentations, entretiens, les synopsis des oeuvres publiées, assortis d’extraits d’articles de presse, et ceux des tapuscrits3. »
Ainsi pensons-nous avoir réussi à dessiner le portrait d’un homme (un mari et compagnon, un vieux frère), d’un écrivain qui se sera toujours refusé à entrer dans le prêt-à-classer. Il le rappelait en 2019, répondant aux questions de Nadir Allam pour le journal Reporters (Algérie) :
« Un Arabe de France qui écrit, c’est l’incarnation d’une somme de stéréotypes, d’idées reçues, de fantasmes et d’images préconçues à exploiter, le contenu de son livre étant relégué au second plan, en produit d’accompagnement. Affectueusement sommé d’incarner l’Arabe de service faisant allégeance républicaine… le porte-plume de l’immigration souffrante… l’intellectuel engagé… le militant d’une cause… l’assimilé exemplaire… le produit de la méritocratie scolaire… à chaque fois réduit à un rôle de représentation écrit par d’autres […], j’ai refusé les sollicitations de cet humiliant paternalisme et les juteux bénéfices qu’il me faisait miroiter. Un principe d’éthique de droiture, auquel je n’ai jamais dérogé. J’étais… et je reste un homme, un écrivain. Un homme qui écrit, guidé par une conscience aiguë de sa condition. Point. »
Rien à ajouter.
Peut-être ceci, et qui n’est pas rien : lisez, s’il vous plaît, Ahmed Zitouni.
Ghislain Ripault, janvier 2026
1. In « Qu’en dis-tu, voyageur, des pays et des gares », Sagesse (1881).
2. Association Ahmed Zitouni : contact.asso@ahmedzitouni.fr
3. Préface à Ahmed Zitouni, Je suis un écrivain ! aux éditions AssoaZ, 230 pages, 17 euros. Vente directe possible via l’association.